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Le pire est l’ennemi du moindre mal (1/3)

Introduction

Nous sommes en 2020. Nous souhaitons la paix dans le monde mais nous créons la guerre. Nous aimons la nature mais nous la détruisons. Nous voudrions que chacun mange à sa faim mais nous engendrons la pauvreté. Nous prônons l’égalité entre les humains mais nos lois permettent à 1% de la population mondiale de posséder plus que les 99% restants. Nous contribuons au travail forcé des enfants des bidonvilles de Dacca. Nous ne serions pas capables d’égorger un veau mais nous salivons de le voir transformé dans notre assiette.

Il y a en chacun de nous une dichotomie forte entre notre idéal de vie et nos limites biologiques. Entre morale et individualisme. Entre nos prises de conscience et nos actes. Nous cherchons consciemment ou inconsciemment l’équation qui unirait ces attributs contradictoires, tels des cosmologues en quête d’une théorie du « tout » qui engloberait la relativité d’Einstein et la physique quantique afin de se donner l’illusion d’accéder à la Vérité sur l’Univers… Comme si chaque problème pouvait trouver sa solution et que notre condition humaine avait la capacité de nous offrir une vision juste de la réalité. Tant de questions se posent sans qu’une réponse unique ne s’impose à tous. Tel est notre destin et ce simple constat suffit à semer le trouble en nous et entre nous. La plus grande question qui demeure est : pourquoi sommes-nous tous si cons ? Car pour ceux qui croient ne pas l’être, j’imagine qu’ils sont d’autant plus concernés… 

Tentons néanmoins d’y trouver une issue en explorant nos failles psychologiques et cognitives, celles qui nous empêchent d’être objectifs sur nous-même et sur les autres. Mettons simplement en lumière notre indifférence face aux violences du Monde et notre mode de fonctionnement collectif. Nous aborderons enfin quelques pistes des plus pragmatiques sur le début d’une transformation de soi, afin d’espérer sortir un minimum de notre inhibition et de remédier un tant soit peu à notre inaction.

Indifférence, ignorance ou pur déni ?

L’empathie

Nous sommes partagés entre le vestige des australopithèques, qui vivaient à une époque où il fallait tuer un mammouth pour ne pas mourir de faim – voire massacrer la tribu voisine pour s’accaparer le mammouth -, et notre empathie naturelle, celle qui nous pousse à nous mettre à la place de l’autre. Nous pourrions objecter et dire que l’empathie chez l’Homme est aussi culturelle. C’est peut-être le cas, mais on peut d’un certain point de vue considérer que la culture fait partie de la nature de l’Homme. Un cerveau seul n’est rien. Et un cerveau dans un corps ne serait rien sans interaction avec d’autres cerveaux dans d’autres corps… N’est-ce pas ?

De nombreuses acceptions du terme « empathie » ont traversé le temps depuis sa création en 1873 par le philosophe Robert Vischer. Il l’utilisait pour désigner l’empathie esthétique, le mode de relation d’un sujet avec une œuvre d’art permettant d’accéder à son sens. Nous ne retracerons pas ici tout l’historique de ce mot mais nous donnerons simplement quelques références pour nous focaliser enfin sur une définition qui nous permettra de nous baser sur un socle commun. 

Freud a dit: « Partant de l’identification une voie mène, par l’imitation, à l’empathie, c’est-à-dire à la compréhension qui nous rend possible toute prise de position à l’égard d’une autre vie d’âme ».

Selon l’auteur Lauren Wispé, « dans l’empathie, le soi est le véhicule pour la compréhension d’autrui, et il ne perd jamais son identité. La sympathie, par contre, vise à la communion plus qu’à l’exactitude et la conscience de soi est réduite plutôt qu’augmentée ».

Observons ce qu’on peut appeler « empathie » chez l’animal, et c’est ce qui m’intéresse davantage, car les animaux nous renseignent beaucoup sur nos propres comportements : les poissons ou les chevaux sont ainsi dotés d’une des formes les plus primitives de l’empathie, qui se manifeste par l’imitation et la synchronisation des comportements. Si un individu détale face à un danger, les autres suivent. Ce qui assure une protection contre les prédateurs. Ce comportement relève plus précisément de la « contagion émotionnelle » qui consiste, selon les mots du neurologue Jean Decety, professeur à l’université de Chicago (États-Unis), en un « transfert d’émotion d’un individu à l’autre »

Une expérience sur les rats (malheureusement) nous a permis d’observer une forme d’empathie qui pourrait être l’homologue de l’empathie humaine conduisant à nos comportements pro-sociaux intentionnels : lorsqu’on place un rat dans une cage minuscule à l’intérieur d’une cage plus grande, celui-ci se trouve en état de stress car extrêmement confiné. Nous plaçons alors un deuxième rat dans la grande cage. Celui-ci tente de libérer le premier rat jusqu’à ce qu’il y parvienne, même pendant plusieurs jours s’il le faut. Et ce, malgré des propositions alléchantes de nourriture. Il choisit de porter secours à son congénère. N’en concluons pas que les rats (ni même les humains) sont « altruistes ». Arrêter la détresse de l’autre ne nous sert-elle pas à arrêter notre propre souffrance ? 

D’après Nicolas Danziger, neurologue et chercheur à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris: « Un second processus mental, plus complexe, est également en jeu, c’est l’inférence émotionnelle. Cette fonction ne se met en place que vers 3-4 ans. Impliquant une zone du cortex particulièrement développée chez les primates et surtout l’Homme, elle permet de se représenter l’émotion d’autrui en mobilisant une capacité à se représenter soi-même comme distinct de l’autre. Ainsi, seul l’Homme et les quelques rares animaux (chimpanzés, éléphants, dauphins) capables de se reconnaître dans un miroir – signe qu’ils ont une représentation imaginaire de leur corps -, viennent spontanément en aide à leurs congénères blessés… La question, à présent, pour les neuroscientifiques est de faire la part de ces deux opérations, l’une réflexe, liée à l’expérience personnelle de la douleur, l’autre complexe, procédant de l’imagination de ce que l’autre éprouve et de la capacité à être empathique. »

Nous garderons finalement une définition du terme « empathie » au sens large, incluant à la fois l’opération « réflexe » et le mécanisme « complexe ». Il m’apparaît que l’empathie humaine est parfois relative à la proximité géographique et temporelle de l’objet. En effet, cette fonction devient défaillante dès lors que nous ne sommes plus des spectateurs en lien direct avec un individu, comme si ce qui n’était pas proche de nous ne nous concernait pas. Par ailleurs, dans le cas d’un danger imminent qui toucherait une personne se trouvant à proximité de nous, notre empathie semble plus forte tout en pouvant s’atténuer dès lors que nous agissons pour aider et que nous avons la situation sous contrôle. Le danger ne nous concerne plus personnellement à partir du moment où nous le maîtrisons. 

Il y a comme un fossé entre notre empathie et notre inaction individuelle face aux informations brutales que nous recevons chaque jour dans les médias. Ça nous touche l’espace d’un instant, puis la douleur s’estompe pour laisser place à la routine sacrée de notre quotidien. Peut-être le déni, afin d’éviter notre propre souffrance ? Ou le manque d’empathie car cette violence ne nous met pas personnellement en danger ? Une forme de fatalisme ?

Le traitement de l’information 

Actuellement, il y a une telle quantité d’informations qui nous arrivent directement par le biais d’internet que nous ne faisons plus d’effort pour y accéder et encore moins pour les hiérarchiser. Dans les années 1980, un étudiant devait se déplacer à la bibliothèque, trouver des documents après de longues recherches, les photocopier, surligner, organiser et restituer. Cette démarche se perd avec le progrès technologique. Le sens de l’effort se tarit et notre compréhension du Monde devient secondaire, exactement comme notre sens de l’orientation dès qu’on allume son GPS. De plus, la véracité des informations laisse souvent à désirer et le tri peut rapidement devenir un exercice laborieux. 

A ce sujet, les neurosciences nous montrent à quel point il est difficile de rester objectif face aux informations que l’on reçoit. Cela se vérifie quels que soient notre âge et notre quotient intellectuel… Notre perception réduit l’ambiguïté des informations manquantes en se basant sur nos a priori. Voici quelques illustrations que j’ai pu retenir d’une conférence d’Albert Moukheiber, docteur en neurosciences.

Pendant 3000 ans, nous avons acquis de la connaissance par la théorie intuitive. Par exemple, lorsqu’une personne était malade, on pratiquait la saignée en supposant que la maladie « sortirait » du corps de cette manière. On pouvait constater que dans certains cas (un rhume…), les symptômes disparaissaient après quelques jours et cela nous amenait à la conclusion que la saignée avait fonctionné. Dans le cas contraire, on pensait que la maladie devait être trop forte pour que la saignée soit efficace. 

Pour la beauté du geste, un statisticien de l’Université d’Harvard a regroupé 30 000 corrélations ridicules et présenté un graphique représentant la fréquence d’apparition de Nicolas Cage dans des films ainsi que le nombre de noyés dans une piscine dans le même temps. Nous observons une corrélation de 66,6% entre ces deux courbes. Il n’existe pourtant pas de lien de causalité entre ces deux évènements.  

Ensuite, intervient le fonctionnement heuristique. C’est à dire notre manière approximative de résoudre un problème mais qui fonctionne relativement bien. Par exemple, nous sommes capables de lancer plusieurs fois un objet en l’air et le rattraper mais il nous est impossible d’effectuer deux fois le même mouvement. Nous parvenons donc à résoudre le problème en ne maîtrisant ni la force, ni la rotation de l’objet à la perfection. Cette fonction peut parfois nous amener à nous raconter des histoires à cause de l’approximation de l’information reçue. Réfléchissons-nous comme des détectives ou comme des avocats ? Suivons-nous les preuves pour arriver à une conclusion ou nous arrangeons-nous pour déformer la réalité afin d’avoir raison ? C’est ce que l’on appelle le raisonnement motivé.

Poursuivons. Le locus de raisonnement interne désigne ce que je crois contrôler de mon environnement. A l’inverse, le locus de raisonnement externe désigne ce que je crois en subir. Ce mécanisme peut amener à l’impuissance acquise. Une expérience a été réalisée (malheureusement) avec 2 chiens : chaque chien se trouve dans une cage électrifiée avec un levier qui permet, dans le 1er cas, d’ouvrir la cage, mais pas dans le second. Lorsqu’une charge électrique arrive, les chiens essaient de sortir. Le premier y parvient. Le second, dont la cage ne peut s’ouvrir, finit par se coucher. Nous réitérons la même expérience avec les mêmes chiens dans des cages fermées qui sont, pour chacune, séparées en deux par un petit muret. Les chiens ne savent pas que de l’autre côté du muret, la cage n’est pas électrifiée. Au moment de la charge électrique, le premier chien saute le muret et se retrouve dans la partie non électrifiée de la cage, tandis que le second n’essaie même pas d’aller de l’autre côté du muret. Il se couche. La sensation de ne pas pouvoir influer sur notre environnement affecte notre perception. Ce phénomène peut expliquer notre inaction dans de nombreuses situations…

Continuons avec un autre mécanisme de la perception: la mise en avant des gains ou des risques. Voyons ce qui émane de deux présentations différentes d’une même proposition.

  • Si vous proposez dans un premier cas de:

A. Sauver 200 personnes sur 600 à coup sûr.

B. Avoir 1 chance sur 3 de sauver 600 personnes.

Alors 72% des personnes choisissent l’option A.

  • Si vous proposez dans un deuxième cas de:

A. Laisser mourir 400 personnes.

B. Avoir 2 chances sur 3 de voir 600 personnes mourir.

Alors 82% des personnes choisissent l’option B…

Donc, si les gains sont mis en avant, nous choisissons majoritairement l’option certaine mais si ce sont les pertes qui sont mises en avant, nous choisissons l’option à risque. En changeant seulement la manière dont on présente une information, on peut faire un déplacement de 150% des choix que les personnes font.

Enfin, concernant l’information en général et les « fake news » en particulier, il est important de ne pas considérer que ce qu’on lit est vrai ou faux à 100% mais que la véracité est relative. Il faut pondérer ses opinions et essayer d’avoir une lecture horizontale d’internet plutôt que verticale. C’est à dire ne pas hésiter à ouvrir plusieurs onglets pour aller vérifier une information en consultant différentes sources. Vérifier l’information autant que possible avant de se faire une opinion…

J’ajouterai que sur les réseaux sociaux, nous relayons les informations et publions nos opinions si massivement et de manière si négative que cela n’arrange en rien notre motivation dans la recherche de bons sens et de solidarité. Notons notre propre énervement face aux publications qui fusent sur les réseaux sociaux, ou face aux comportements courants des gens que nous croisons sur notre chemin. De simples miroirs réfléchissants, pourtant. Nous n’acceptons ni les failles des autres, ni les nôtres.

Le déni

Je ne vois pas de quoi vous voulez parler…

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