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Les Héros de la Planète

Sortons quelques minutes de notre vision d’humain et mettons-nous à la place du petit Covid. Le pauvre, tout juste sorti de l’école, il en était à son tout premier CDD. Il partait au charbon, envoyé par son employeur qui lui avait fait comprendre qu’il devrait faire ses preuves pour obtenir une promesse d’embauche en CDI. Son avenir était tout tracé, il était empli d’un courage à toute épreuve… Mais le pire arriva. Le scénario catastrophe. La Terre entière se confina du jour au lendemain. Lui qui avait tout misé sur ce premier job se retrouva nu comme un ver devant l’ampleur de la pénurie de corps à infecter. La mission était pourtant si noble et si grisante à la fois… Eradiquer le plus gros parasite terrestre alors qu’il sortait tout juste de l’école. Une confiance sans nom lui avait été accordée et il était en train de manquer le coche. 

Pourtant, son employeur avait bien insisté sur l’importance de l’objectif à atteindre car il aurait contribué à la première phase d’éradication de l’espèce la plus nocive de la Planète. De plus, en cas d’échec, la concurrence allait prendre l’avantage sur leur entreprise et ils seraient sans doute contraints de mettre la clé sous la porte. Oui, les Tsunamis ! Les Ouragans ! Les Canicules ! Les Cyclones ! Tous ces géants dont les dents rayent le parquet depuis la naissance du Nuisible. Pauvre petit Covid. Mais ce qui ne tue pas rend plus fort, il saura prendre sa revanche…

Le petit Covid avait été sélectionné en urgence dans un contexte où le marché du travail connaissait une crise sans précédent. Le taux de chômage des Virus et Bactéries battait son plein, tandis que les Canicules montaient en puissance. Une situation économique précaire multi-factorielle car d’une part, les Nuisibles avaient mis au point des stratégies de défense hors du commun avec la création de vaccins dans les années 1920 et d’antibiotiques en 1939, d’autre part car les concurrents se montraient de plus en plus féroces. 

La clientèle principale des Canicules était les Nuisibles âgés et ce n’était pas par hasard car ces derniers étaient de plus en plus nombreux. De vraies visionnaires… Les Canicules avaient compris comment retourner l’arme carbonée des Nuisibles contre eux. Une lucidité et un sens du commerce qui faisait de plus en plus d’envieux.

Les Tsunamis quant à eux avaient connu quelques réussites notables, surtout lors de leur opération de 2004 avec un bilan de 250 000 Nuisibles disparus en Indonésie, au Sri Lanka, en Inde et en Thaïlande. Ils n’avaient pas à rougir devant les Ouragans et les Cyclones… Les Tsunamis et les Tempêtes n’étaient pas de la même Ecole mais se respectaient mutuellement. Les uns venaient de la Mer, les autres des Airs. Et pourtant, ils étaient capables de faire affaire et d’unir leurs forces dans les moments difficiles. Même si c’étaient, il faut se l’avouer, les Ouragans et les Cyclones qui venaient régulièrement en aide aux Tsunamis… D’ailleurs, n’oublions pas que ces derniers n’auraient jamais vu le jour sans leur allié de l’ombre. Oui… Le Séisme…

Le Séisme était imprévisible. Il frappait toujours quand on ne l’attendait pas, là où on ne l’attendait plus. Il savait se faire oublier et ressurgir quand il le fallait. Plus fourbe et plus sadique que ses confrères, il était capable d’apparaître pour faire trembler les terriers des Nuisibles dans le but de les effrayer sans les tuer. Simplement pour leur rappeler sa présence sous-jacente et leur enseigner son potentiel destructeur… Il pouvait néanmoins se montrer dangereux, voire meurtrier.

Les Cyclones et les Ouragans avaient une histoire particulière car chacun se prétendait fils légitime du Vent. Mais ni les acteurs économiques, ni les partenaires sociaux n’avaient jamais su dire lequel de ces deux géants du marché mondial prédominait sur l’autre. Leur différence était avant tout géographique, et ça, tout le monde le savait, mais leur prestige était comparable. Ils se mesuraient régulièrement l’un à l’autre en dégainant leurs chiffres respectifs et faisaient totalement abstraction de leur analogue du Nord-Ouest du Pacifique pourtant non moins puissant et respectable: le Typhon. Ce dernier avait par exemple atteint un score de 171 000 points le 5 août 1975 en Chine, mais il n’en faisait pas tout un fromage ! Au contraire, chez les Ouragans, dont le marché se situait essentiellement en Amérique du Nord et en Europe, on ressassait l’anecdote de 1780 avec un bilan de 22 000 Nuisibles au compteur, celle de Mitch en 1998 (19 000 points) et bien d’autres mais on ne les entendait jamais parler de l’opération Kenna au Mexique en 2002 ! Et pour cause, l’opération fût très coûteuse (vitesse de 265 km/h) et ils n’obtinrent pas plus de… 4 points ! Ce n’est pas pour remuer le couteau dans la plaie mais il se trouve que les Nuisibles avaient mis en place un plan d’évacuation 27 heures avant l’arrivée de Kenna. De l’humiliation pure et dure. Tandis que du côté du Pacifique sud et de l’Océan indien, les Cyclones s’imposaient depuis novembre 1970 par leur coup de maître à 240 000 points. Le plus gros de l’Histoire. De quoi légitimer leur doléance et espérer obtenir le titre suprême… Mais les autorités refusaient de trancher, avançant l’argument que le décompte ne pourrait se faire qu’à plus long terme, lorsque tous les Nuisibles auraient disparu. C’est en faisant le bilan à ce moment-là, et pas avant, que l’on pourrait alors départager les 3 Tempêtes et nommer enfin le fils du Vent. 

Des querelles dont les Virus et les Bactéries se moquaient bien puisque de leur côté, ils savaient travailler main dans la main. Ils ne cherchaient pas à se mettre des bâtons dans les roues, bien au contraire. Le plus souvent, les attaques étaient initiées par les Virus et, lorsque ces derniers commençaient à faiblir, les Bactéries venaient en renfort. Et ce procédé avait toujours porté ses fruits depuis le début de l’ère des Nuisibles. On n’oubliera jamais la peste noire (1347-1352), première pandémie avec un total de 30 millions de points ! Près de 40% des Nuisibles d’Europe avaient été décimés. Puis la grippe espagnole de 1918 (50 millions de points) ou encore l’opération SIDA avec un score similaire ! Autant dire qu’ils ne jouaient pas tous dans la même cour…

L’hégémonie des Maladies commençait donc réellement à échauffer la grande famille des Catastrophes naturelles. L’atmosphère devenait électrique, et les Canicules décidèrent de passer à la vitesse supérieure en formant une alliance avec les Tempêtes. Un plan massif était en préparation: les Canicules allaient d’une part augmenter significativement la température de l’Air pour permettre d’exterminer les Nuisibles les plus faibles (les obèses, les plus de 65 ans, etc…) et d’autre part celle de la Mer afin de favoriser la multiplication des Ouragans, des Cyclones et des Typhons. Perspicaces ! De plus, le Grand Projet de réchauffement allait favoriser encore davantage la fonte des Glaces polaires, au Nord comme au Sud, ce qui à terme pourrait contribuer à noyer les Nuisibles. De nombreux Citoyens – oiseaux, insectes ou mammifères – allaient en pâtir, certes, mais il fallait rester pragmatique…

Pendant ce temps-là, dans les contrées reculées de l’Arctique et de l’Antarctique, loin des politiques des Tempêtes et des Maladies, les effets des Canicules se faisaient déjà ressentir : un dommage collatéral inévitable. La loyauté des Glaces du Nord et des Glaces du Sud envers Dame Nature n’aura-t-elle pas suffit à les préserver de la crise économique mondiale ? Malheureusement, la politique n’est pas si simple. Les Glaces polaires furent contraintes d’annoncer la fonte massive aux Citoyens de leurs zones respectives. La banquise commença à se briser, à se liquéfier. Au Nord, le lemming, l’harfang des neiges, la mouette ivoire, l’ours polaire, le caribou, le narval, la baleine boréale, le beluga, le morse… Au Sud, manchots, otaries, éléphants de mer, baleines, albatros… Tous se sentaient menacés, stressés, voire paniqués pour certains d’entre eux. D’autant plus qu’au Sud, les Citoyens dépendaient tous du Krill, un petit crustacé sans qui toute la chaîne alimentaire deviendrait un désastre.

Très vite, une théorie du complot germa en Antarctique au coeur de la population car une étude des Nuisibles affirmait que, même si de la glace était en train de fondre ici ou là, elle se reformait régulièrement… Ainsi, le portefeuille des Glaces du Sud aurait gagné 112 milliards de tonnes par an de 1992 à 2001, puis 82 milliards de tonnes par an de 2003 à 2008. De quoi douter des vraies raisons de l’abandon de ces populations animales par leur gouvernement… Comment croire que les Glaces disaient vrai sur leur impuissance face aux Canicules alors que les Nuisibles avaient mis en évidence des gains si importants ? Et pourtant, les Glaces ne mentaient pas. Même si les gains de glace étaient réels et qu’il était difficile de prouver que les pertes étaient supérieures, les conséquences de la politique des Canicules sur la fonte accélérée n’était pas un mensonge d’Etat… 

Les lemmings, petits rongeurs de l’Arctique, furent les premières victimes de la fonte des Glaces. Non pas à cause de la famine, en ce qui les concernait, mais par manque de nourriture pour tous les autres Citoyens. Ils devinrent ainsi la proie principale d’un grand nombre de prédateurs… Entre autres, l’harfang des neiges et le renard polaire se ruaient sur eux sans cesse, si bien qu’ils se firent très rares. Par ailleurs, les oiseaux migrateurs venaient habituellement tous les ans par milliers pour faire leurs nids dans cette région du globe, car plus un nid était près du pôle Nord, plus petit était le risque de prédation. Mais en ces temps de crise alimentaire, il n’y avait plus de règle… Alors, faute de lemming, le renard polaire, affamé, n’eut d’autre choix que de se rabattre vers les petits oeufs des grands voyageurs. Les assauts des nids triplèrent. Les migrations de longue distance, très énergivores, ne présentaient donc plus d’avantage pour des oiseaux comme les sternes arctiques capables de parcourir 70 000 km par an d’un pôle à l’autre. L’effet domino était enclenché…

***

Le petit Covid avait commencé sa mission en Chine, là ou se trouvait le siège social de l’entreprise des « Virus à couronne », spécialisée en voies respiratoires de Nuisibles. Ça n’était pas anodin si elle était implantée là-bas, car les Nuisibles chinois étaient les plus nombreux sur Terre et leurs voyages touristiques dans le reste du Monde représentaient autant d’occasions de se déplacer d’un pays à l’autre. L’entreprise des Virus à couronne avait connu un échec important en se servant d’abord des chauves-souris entre 2002 et 2003 avec le projet SRAS, car malgré les 8 096 Nuisibles infectés dans une trentaine de pays, ils n’avaient obtenu que 774 points, essentiellement en Chine et en Asie du Sud-Est. Pire encore, le projet MERS en 2014 : plus de 15 pays touchés mais seulement 341 points au total. Trop peu contagieux… Le PDG des Virus à couronne avait alors décidé de recruter un nombre important d’employés en 2019 en vue de mettre en place un projet de plus grande ampleur. Le petit Covid fût embauché pour faire partie de cette grande équipe et s’imposa rapidement comme un jeune leader aux idées brillantes. Inutile de rentrer dans les détails techniques, le petit Covid tenait une théorie formidable entre ses mains… Mais pour la mettre en application, il fallait d’abord enquêter sur les échanges commerciaux des Nuisibles chinois. La première opération allait se dérouler en Inde et consistait à infecter des pangolins. Ces derniers seraient alors vendus aux chinois pour finir dans un marché de Wuhan. L’objectif fut atteint. Mais très vite, la nouvelle fit le tour du Monde et, pris de panique, les Nuisibles diminuèrent drastiquement les transports aériens et adoptèrent la stratégie du confinement avant que le petit Covid et son équipe n’aient pu infecter le nombre de corps prévu dans la constitution de leur mission. La technologie des Nuisibles ayant beaucoup évolué en quelques années seulement, la diffusion médiatique était devenue virale et la peur était plus contagieuse que jamais. 

Le petit Covid se retroussa les manches: il ne comptait pas se laisser décourager face à la mesquinerie des Nuisibles qui se terraient dans leurs chaumières. Il savait pertinemment qu’ils ne seraient pas capables d’endurer un tel confinement, ni de manière totale, ni pendant très longtemps. Et il avait raison. Il devait alors agir vite et intelligemment. Le 17 mars 2020, environ 190 000 Nuisibles étaient infectés dans 146 pays, avec un score de 7800 points. Ce n’était pas si mal, mais le petit Covid et son équipe se devaient de poursuivre leur travail, question de survie. Avec l’aide de leurs fidèles consoeurs les Bactéries et inspirés par la stratégie commerciale des Canicules, il s’étaient attaqués au Nuisibles âgés, obèses ou diabétiques et le plan avait fonctionné. Mais au grand dam des Virus à couronne, les tout jeunes Nuisibles infectés étaient asymptomatiques. En revanche, ils représentaient d’excellents vecteurs de transmission ! Le problème, c’est qu’ils étaient devenus inaccessibles car les écoles et les crèches fermaient leurs portes les unes après les autres. Que faire ? Changer de méthode. Ne plus se concentrer sur une tranche d’âge, ni sur un profil d’individus en particulier. Viser les rares Nuisibles non confinés, en priorité le personnel de santé pour leur exposition aux autres Nuisibles et guetter les sorties ponctuelles au supermarché ou au bureau de tabac. Ce que les Nuisibles appelaient dans leurs pays les « commerces essentiels à la vie de la Nation ». Le petit Covid se trouvait en France avec une partie de ses collègues, le reste du groupe continuant de sévir dans le reste du Monde et certains avaient même réussi à entrer sur le territoire américain. Dans le malheur, c’était une victoire. Les Virus à couronne était certes en train de disparaître en Chine mais arrivaient dans le même temps aux Etats-Unis d’Amérique et rencontraient un franc succès, notamment à New York City ! Jackpot.

Le petit Covid, donc, opérait essentiellement dans la capitale française et dans tout l’Est de l’hexagone. Mais la mission se corsait… En plus des mesures de confinement, les Nuisibles avaient établi des « gestes barrière ». Et ils portaient bien leur nom. Avec la distanciation physique, impossible de passer d’un individu à l’autre en misant sur l’éternuement ou les postillons. Mais sachant que les Nuisibles étaient tous atteints de troubles obsessionnels compulsifs et portaient leurs mains au visage 250 fois par jour, on pouvait espérer que leur hygiène ne serait pas à la hauteur de leur manie. Se laver les mains en plein magasin leur serait impossible… Que nenni. Le Nuisible, même s’il était connu pour sa tendance au suicide collectif, avait trouvé une arme redoutable contre le petit Covid : le gel hydro-alcoolique. Nul besoin d’un point d’eau ni de savon, une fiole de solution dans la poche ou en libre accès à l’entrée des supermarchés suffisait à barrer la route aux Virus. De plus, faute de masques (la Chine en étant le principal producteur et exportateur mondial), les Nuisibles firent face à cette pénurie en fabriquant des masques en tissu. Tout était bon à recycler : foulards, t-shirts, chaussettes, ils utilisaient tout ce qu’ils avaient sous la main. Ça commençait à faire beaucoup d’obstacles et le petit Covid continuait de passer péniblement d’un Nuisible à l’autre en se demandant quand son heure allait sonner. Il fallait rester fort.

Certains collègues du petit Covid – Virus et Bactéries – qui se trouvaient encore dans le Sud de la France à ce jour, se décidèrent à remonter progressivement vers Paris car la mission était devenu impossible à Marseille et dans sa région. En effet, bien pire encore que le confinement ou les gestes barrière, le Grand Professeur (un épidémiologiste de renom), avait commencé à traiter un nombre important de patients avec un antiviral et un antibiotique. Et le traitement fonctionnait de manière radicale. Mais là encore, les Virus à couronne avaient de la chance dans leur malheur car la bêtise – qui caractérisait si bien les Nuisibles – avait parlé : le traitement ne fut validé ni par la communauté scientifique, ni par le gouvernement ! De quoi se demander comment les Nuisibles pouvaient commettre une telle erreur stratégique tout en ayant été capables par ailleurs de poser un pied sur la Lune. Les failles de leur cerveau finiraient bien par les perdre tôt ou tard, le petit Covid le savait bien. Question de temps.

Quelques semaines plus tard et malgré la difficulté de mener à bien leur projet, les Virus à couronne pouvaient se féliciter d’un bilan de 280 000 points. Environ 4 milliards de Nuisibles étaient confinés chez eux, soit plus de la moitié de la population mondiale. Dame Nature, quand à elle, se réjouissait d’un autre constat : le réveil des beautés. La pollution ayant significativement diminué et les rues étant désertes, on pouvait assister à un spectacle sans précédent. Un chevreuil dans une des artères principales de Bar-sur-Seine, un faon sorti de l’eau du canal de Troyes, des canards traversant le périphérique parisien, des méduses et des bancs de poissons dans les canaux de Venise, un kangourou explorant la capitale australienne, des chèvres prenant possession d’un village au Royaume-uni, des cerfs, des renards ou encore un coyote en plein Paris… Partout, l’air se purifiait et Dame Nature pouvait enfin respirer. 

Dans son Histoire, la Terre avait déjà connu cinq extinctions massives d’espèces. Les Nuisibles en avaient connaissance car leurs investigations scientifiques leur permettaient de lire dans le passé et de spéculer sur l’avenir. Ils savaient pertinemment qu’ils étaient les prochains sur la liste et, de surcroît, qu’ils en étaient la seule cause. Dotés d’un instinct de survie égal aux autres espèces, les Nuisibles ne souhaitaient pas disparaître, et pourtant, ils couraient vers la fin de leur propre espèce. Un paradoxe inexplicable, qui n’avait aucun sens, sauf bien sûr pour Dame Nature qui en gardait précieusement le secret. Elle devait avoir ses raisons, que ni les Maladies, ni les Canicules, ni les Tempêtes, ni le Séisme, ni les Glaces ne connaissaient. Ni aucun individu des nombreuses populations de Citoyens de la Planète. Un vrai mystère…

La plus connue des extinctions de masse restait sans doute celle des dinosaures. Le règne de ces Citoyens avait duré 165 millions d’années, entre 230 millions et 65 millions d’années avant l’ère des Nuisibles. En comparaison, les Nuisibles existaient depuis seulement 200 000 ans et précipitaient le Monde vers la sixième grande extinction à une vitesse vertigineuse depuis seulement 260 ans. Les champions de la crise biologique. Une performance meurtrière et suicidaire inédite par une espèce aux capacités cérébrales pourtant inégalées. Les dinosaures, eux, furent en harmonie avec leur environnement tout au long de leur existence, mais leur destin cataclysmique eut raison de leur grandeur. Et sans la disparition de ces reptiles géants, les mammifères n’auraient jamais pu évoluer… En effet, en quelques millions d’années, ces derniers qui vivaient jadis la nuit pour fuir le grand prédateur, étaient parvenus à s’adapter à un mode de vie diurne. 

D’après les Nuisibles et leur observation du cratère de Chicxulub dans le golfe du Mexique, un astéroïde de 12 km serait tombé et aurait décimé 75% des Citoyens de l’époque. Outre les conséquences immédiates de cet impact équivalent à la puissance de 10 milliards de bombes atomiques, une réaction en chaîne dirigea la Terre tout droit vers le chaos. L’explosion embrasa la végétation sur des milliers de kilomètres : les Incendies exprimaient leur autorité comme jamais. Les Tsunamis, qui ne répondaient qu’aux ordres du Séisme grondant, firent déferler une vague colossale de 1 500 mètres de haut… Puis ce fût au tour des Volcans d’entrer en scène. Les Volcans faisaient partie de la famille des Montagnes, mais leur spécificité résidait dans leur capacité à faire jaillir la colère des profondeurs de la Terre. Ils crachèrent alors des quantités titanesques de matières en fusion. Les cendres résultant de ces éruptions auraient à leur tour plongé la Planète dans la nuit froide, privant les plantes de lumière, et altérant ainsi toute la chaîne alimentaire pendant des centaines de milliers d’années.

Les Nuisibles devaient donc leur existence au déchaînement des Eléments et à la mort des dinosaures. Mais à qui profiterait la prochaine extinction massive ? Dame Nature révèlerait-elle son secret aux Catastrophes naturelles et aux Maladies ? Toujours était-il que les Nuisibles semblaient inconsciemment programmés pour laisser place à un nouveau cycle de la vie sur Terre…

***

Le petit Covid n’était pas mécontent de son score à l’heure du déconfinement mais ressentait comme une petite angoisse au niveau de sa nucléocapside. Au fond de lui-même, les mots du Grand Professeur résonnaient. Ce Nuisible, scientifique et médecin, avait non seulement mis en place à Marseille un régiment contre les Virus à couronnes et les Bactéries, mais en plus il parlait déjà de la « fin de l’épidémie » ou encore de « grippe saisonnière »… Le petit Covid n’était pas rassuré par toutes ces courbes en cloche que le Grand Professeur brandissait devant les médias. Il se devait de réfléchir, et de rebondir… Mais dans l’équipe du petit Covid, qui regroupait Virus et Bactéries, les visages étaient meurtris. Les protéines S des Virus, celles qui leur servaient à s’accrocher sur leur hôte, paraissaient usées. Les capsules qui entouraient les Bactéries semblaient défraîchies. Le jeune leader comprit soudainement que le Grand Professeur avait raison. Il fallait se rendre à l’évidence. Soit il continuait son plan tel qu’il l’avait pensé et courrait droit vers la mort, entraînant tous ses Confrères et toutes ses Consoeurs, soit il menait son groupe vers une autre stratégie, plus raisonnable, mais qui demandait plus de temps. Le choix fut celui de donner raison au Grand Professeur, c’est-à-dire partir dans les 2 semaines, et revenir à la saison prochaine…

Afin d’économiser ses forces pour optimiser les 15 jours restants, l’équipe de petit Covid décida à l’issue d’une réunion d’éviter toute surface car la charge virale baissait trop vite. D’éviter les Nuisibles soignants, désormais munis de masques. D’éviter les Nuisibles âgés car ils n’étaient pas de bons vecteurs de transmission. Les Virus à couronne et les Bactéries devaient se concentrer d’une part sur les tout jeunes Nuisibles reprenant le chemin de l’école et de la crèche, d’autre part sur les Nuisibles alcooliques qui se postillonnaient dessus plus que les autres lors de leurs conversations. « Vamos ! », s’écria le petit Covid… 

Dans un élan héroïque, le petit Covid et toute son équipe déployèrent leur réserve d’énergie vitale pour s’engager dans la lutte finale. Ils auraient pu rebrousser chemin, pensant que le bilan n’était pas si mauvais, mais ils étaient persuadés qu’ils gagneraient à rester deux semaines supplémentaires. Pourtant, le taux de mortalité avait considérablement baissé chez les Nuisibles. Et le petit Covid n’avait pas encore pris conscience qu’en service de réanimation, les médecins avaient fait des progrès notables dans la gestion de la réponse immunitaire surdimensionnée, cet orage de Cytokines qui survenait en 2ème phase d’infection au COVID-19. De plus, le petit Covid détestait ce surnom stupide et impersonnel… Et puis cette courbe en cloche du Grand Professeur lui paraissait tellement réductrice ! L’évolution d’une épidémie n’était pas nécessairement corrélée à son propre destin en tant qu’individu… Les idées fusaient en lui, il ne voulait pas mourir. Il se sentait en danger…

Tout-à-coup, Le petit Covid se retrouva à l’intérieur d’un nouveau corps de Nuisible. Tout juste transféré par postillon de 1ère classe entre deux collègues de travail. Il n’avait pas pu cibler la victime prévue et se retrouvait dans un environnement inattendu. Atterri tout droit dans la bouche d’une Nuisible femelle, une fraîche odeur de menthe et de violette l’enivra. Les papilles y étaient plus douces que chez les autres hôtes. Aussitôt, une brise venue des poumons de la Nuisible l’ébranla. En une fraction de seconde, c’est un son divin qui le foudroya. La Nuisible avait simplement dit à une cliente, juste avant de prendre sa pause: « au revoir madame, bonne journée à vous aussi ». Mais les fréquences sonores qui traversaient le petit Covid étaient si belles que sa nucléocapside toute entière se mit à vibrer. Il écouta la Nuisible femelle parler quelques instants. Se trouvant alors à l’extérieur du magasin où elle travaillait, elle prenait un peu l’Air. Il faisait beau. Le petit Covid pouvait ressentir la chaleur corporelle de la Nuisible au dixième de degré près, en tant que Virus. Toute fluctuation émotionnelle de son hôte devenait palpable, et il y était plus sensible que jamais. Curieusement envoûté par un sentiment de plénitude, il n’avait plus envie de quitter cet endroit. Sa sensation était indescriptible. Le petit Covid voyait ses collègues défiler devant lui à toute allure, les uns après les autres, en direction des poumons. Mais il restait là, immobile. Il essayait de se remémorer comment il en était arrivé à travailler pour l’entreprise des Virus à couronnes. Quel était vraiment le sens de sa vie ? L’opportunisme ne l’avait-il pas mené à des choix arbitraires, contraires à sa nature profonde ? Il se surprit à regarder les Bactéries de la Flore buccale non plus comme des traîtresses ou des ennemies mais comme de simples Bactéries, cousines de ses propres collègues, qui n’avaient pas choisi de naître là ou elles étaient nées. Au fond, à quoi rimait cette mission si les Canicules, les Tempêtes et les Incendies allaient finalement tuer tout le monde, Virus à couronne inclus… Le temps s’était arrêté. Mais soudain, il se fit empoigner violemment et traîner sur plusieurs centimètres de langue par une bande de 5 Bactéries de la Flore buccale. Ces agents du Microbiote l’entraînèrent tout droit vers la sortie de la bouche, juste devant les dents de la Nuisible femelle. Elles claquaient les unes contres les autres dans un rythme tribal et laissaient entrevoir au loin, dans un spectacle discontinu, le Ciel d’un bleu sublime. Les rayons du Soleil se réfléchissaient sur la lèvre inférieure de la Nuisible femelle à chaque mot qu’elle prononçait. Des flashs de son enfance remontèrent à la surface et Le petit Covid vit l’image de sa propre mère, celle qui l’avait abandonné à sa naissance, juste après sa duplication. Sentant la sentence imminente, le petit Covid reprit ses esprits et, dans un mouvement de panique, tenta de toutes ses forces de s’extirper de ses agresseurs. Mais plus il se débattait, plus les Bactéries se refermaient sur lui. Plus il essayait de se libérer, plus elles le serraient… Il n’avait plus aucune force. Les Bactéries s’enroulèrent petit à petit autour de lui et rien ne put les arrêter. La loi était la loi, et la peine de mort était le verdict. Le petit Covid rendit son dernier souffle.

***

Un mois plus tard, le petit Covid se réveilla en sursaut dans un laboratoire de Nuisibles. Il transpirait. L’esprit confus et encore apeuré, il ne parvenait pas à discerner la réalité du cauchemar. Entendant des voix de Nuisibles autour de lui, il les écouta attentivement. Ils parlaient de « prélèvement nasal », de « découverte » et de « mutation ». Le petit Covid n’aurait donc pas été ramassé sur une langue de Nuisible mais il aurait été victime d’un prélèvement nasal. Les médecins Nuisibles auraient fait une découverte avec une version mutée du Virus à couronne. Le petit Covid jeta un oeil sur ses protéines S : elles étaient 2 fois plus grandes et plus robustes, et leur structure était majestueuse. Mais à quel moment avait-il donc muté ? Le chant de la Nuisible femelle était-il réel ? Les Virus à couronne avaient-ils survécu ?

Au même moment en Chine, le PDG des Virus à couronne était en réunion avec les membres du bureau, qui étaient au nombre de 3. L’atmosphère était morbide. Vote à l’unanimité pour la fermeture administrative de l’entreprise. Une rumeur disait que du côté des Catastrophes naturelles, une alliance d’ampleur inédite était en pour-parler. L’information n’était pas confirmée, mais les membres du bureau ne voulaient plus prendre de risques inconsidérés. La décision était sage. En effet, les Virus à couronne n’auraient jamais réussi à éradiquer une population entière de Nuisibles… Et la rumeur n’en était pas une. La Grande Alliance était en marche.

Canicules, Tempêtes, Tsunamis et Inondations avait signé un pacte de solidarité, ce qui impliquait forcément l’accord d’acteurs supplémentaires. Etaient concernés les Glaces pour contribuer par leur fonte au travail des Inondations, les Nuages dont on ne parle que trop peu souvent et plus généralement l’Air. Sans lui, pas de Tempête. Le pacte impliquait également le Séisme, qui devrait de toute évidence initier l’action des Tsunamis… L’Air, les Nuages et le Séisme étaient les grands oubliés dans la plupart des négociations. La Grande Alliance consistait donc à frapper fort et en même temps pour en finir avec les Nuisibles. Dame Nature avait donné un ordre formel : pas de survivant. Pas d’état d’âme non plus par rapport aux dommages collatéraux pour les Citoyens qui constituaient la Faune terrestre. La Flore pouvait également être anéantie en cas de besoin, en prenant soin de ne pas dépasser le seuil de 75% de destruction florale sur toute la surface du globe. Le plan d’attaque était prévu pour début 2090, alors que nous étions en 2020 mais à l’échelle de temps des Catastrophes naturelles, 70 ans représentaient 7 jours…

Six jours plus tard, les Nuisibles étaient 11,2 milliards sur Terre. Les végétaux comestibles pour les Nuisibles ne poussaient plus qu’en hydroponie et chaque foyer devait se charger de ses propres besoins. Sans électricité, pas de climatisation, et la température extérieure était de 54°C à l’ombre. Seuls quelques privilégiés pouvaient obtenir une alimentation continue en courant électrique. L’eau était toxique. Beaucoup de Nuisibles développaient des Maladies mais l’accès aux soins était devenu impossible pour la plupart. La politique n’existait plus, le pouvoir était désormais centré dans les mains d’une dizaine d’américains qui gouvernaient tous les Nuisibles. Aucun pays n’était parvenu à les dominer, ils avaient gagné le jeu de la montée de l’armement. Il étaient équipés des armes les plus sophistiquées dans chaque catégorie – cyber-armement, armes chimiques, bombes quantiques – et des meilleurs systèmes de sécurité, avec notamment plusieurs millions de satellites de renseignement et de défense en Orbite autour de la Terre. Mais outre l’artillerie lourde, ils n’étaient pas plus capables que d’autres de refabriquer de la terre. De la terre fertile. 80% des espèces avaient déjà disparu, 30% des espèces mammifères étaient déjà en voie d’extinction, les Nuisibles se battaient entre eux, les guerres pour l’énergie amenaient des scores de 20 millions de points par an. De plus, la pollution et la faim emportaient 300 000 millions de Nuisibles chaque année et ce nombre croissait à vue d’oeil. 0,1% de la population des Nuisibles détenait désormais plus que les 99,9% restants. Mais tous, sans exception, allaient périr le jour suivant… Riches ou pauvres. Les Maladies continuaient leur travail saisonnier, mais la démographie des Nuisibles marquait paradoxalement plus de points que les pandémies…

Jour 7, matin. Les conditions étaient réunies. Température moyenne de l’air: 56°C. La Mer était extrêmement froide car les températures de la nuit étaient descendues à 2°C. C’est cette différence de chaleur entre l’Air et la Mer qui, sur toute la moitié du globe, ouvrit le bal en créant un choc thermique violent. Le Vent, maître incontesté des Ouragans, des Cyclones et du Typhon, leur ordonna de souffler depuis la Mer vers le rivage. Les Tempêtes et les Inondations provoquèrent une panique généralisée chez les Nuisibles et causèrent d’importants dégâts… La journée avait à peine commencé, le score était déjà de 400 000 points. Les Inondations étaient limitées par le principe des vases communicants et ne pouvaient guère s’étendre au-delà d’une certaine aire de terre. Les Tempêtes, quant à elles, n’avaient qu’à poursuivre leurs rotations respectives sans effort, l’Air se chargeait de tout. A ce moment, les Canicules étaient à leurs postes sur 70% de la surface de la Planète. Dame Nature leur donna le feu vert pour passer à l’action. Après 4h d’opération, elles avaient déjà fait à elles-seules 2 milliards de points. Une réussite sans nom. Puis, sous l’influence de ce bouleversement climatique, le noyau de la Terre était si chaud que tous les volcans du globe s’éveillèrent en même temps, crachant des centaines de milliers de tonnes de lave. Le Séisme déclencha simultanément des secousses dans plus de 50 épicentres réparties entre Terre et Mer. Les Incendies ravagèrent des millions d’hectares de forêts tout en rejetant des quantités astronomiques de CO2 et autres gaz. Les terriers des Nuisibles étaient pour la plupart détruits et l’habitat naturel de la moitié des Citoyens de la Faune était endommagé. Les Glaces, par la force des choses, se mirent à fondre sans cesse, jusqu’au point de ne plus exister. Le niveau de la Mer augmenta brusquement, une nouvelle équipe des Inondations était déjà sur le front. L’eau était abondante mais la pollution de l’air était telle que les poussières toxiques l’avait rendue impropre à la consommation pour les Nuisibles et pour bon nombres de Citoyens. Seuls quelques mammifères et quelques oiseaux avaient encore accès à des sources moins polluées, et certaines espèces pourraient probablement passer entre les gouttes de ce cataclysme. Mais aucun Nuisible n’y survivrait. Les Maladies, pour le plaisir et pour l’honneur, se propagèrent alors au sein des quelques familles de Nuisibles rescapées afin d’achever le travail de la Grande Alliance. Le petit Covid, qui n’avait pas muté depuis 2020 car il s’était toujours refusé à retourner en guerre, ne participa pas au massacre. Il regardait les étoiles et trouva sa réponse dans l’immensité céleste : dans l’ombre, Dame Nature décidait du destin de la Planète et laissait croire à tous ses acteurs, Eléments, Catastrophes naturelles, Maladies, Citoyens et Nuisibles, qu’ils agissaient tous selon leur propre volonté. Mais la vérité était ailleurs… Dame Nature était le seul et unique maître. Elle n’était pas seulement la Déesse de la Terre mais elle dirigeait l’Univers et tout ce qui le constituait.

***

Quelques 300 000 ans plus tard, une espèce de singes qui avait survécu à l’extinction de masse de 2090 se trouva fortement prise au dépourvu en tentant d’analyser un vestige archéologique. Un ordinateur de l’année 2006. Cette technologie, ils étaient bien incapables de la comprendre. Pourtant ils étaient assez évolués pour être en paix à la fois dans leur espèce et avec les autres Citoyens. Leur ADN était proche des Nuisibles et leur cerveau était semblable mais un neuro-transmetteur faisait toute la différence. Une hormone de la famille des endorphines qui était libérée à chaque fois que Dame Nature leur offrait un cadeau issu de la Flore Terrestre. L’autre particularité était que leur intelligence était supérieure aux Nuisibles dans l’organisation de la vie en groupe mais qu’ils n’étaient par ailleurs plus du tout aptes au progrès technologique. Des espèces d’oiseaux avaient également survécu, ne se nourrissant que de maïs, et dessinaient le Ciel de leurs formes pittoresques. La chaîne alimentaire était désormais simplifiée : les Citoyens de la Faune se nourrissaient de la Flore, et la Flore se nourrissait des matières organiques en décomposition. La sixième grande extinction avait enfin eu lieu et avait laissé place à un nouveau Cycle, à un état d’équilibre qui perdurerait jusqu’à la fin de l’histoire de la Terre, jusqu’au rayonnement ultime : l’extinction du Soleil.

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